A propos de Portraits Intérieurs
Interview de Clara Cornil
Quelles ont été tes sources d'inspiration pour Portraits Intérieurs?
La première est un poème de Rainer Maria Rilke, Portrait intérieur , qui m’a touché parce qu’il évoque l’absence d’un être cher ; une absence qui s’inscrit dans la chair et dans le sang.
La seconde, c’est l’œuvre de Francis Bacon. Bacon parle de la « sténographie de la sensation » à propos de ses peintures. Il peint non pas à partir de l’illustration de quelque chose mais à partir de la sensation.
Plusieurs axes de son travail m’ont intéressée : sa relation à la figure, aux forces invisibles qui deviennent visibles, forces d’isolation, de transformation…Le corps glissant vers le corps animal ou vers une couleur.
Egalement la manière dont il agence ses tableaux, sa recherche sur le cadre dissociant les lieux, des aplats de couleur, des contours pour faire apparaître ou disparaître le sujet.
La troisième source est un livre de Deleuze sur l’œuvre de Bacon Logique de la sensation. Par exemple, Deleuze évoque le rythme actif ou passif des figures de Bacon. Cela rejoint mon questionnement autour de la présence sur le plateau. Nous sommes trois sur le plateau et il y a des rythmes actifs et des rythmes passifs qui circulent entre nous trois.
Portraits Intérieurs fait suite à Bruisse - présenté à la caserne l’an dernier - qui était un travail sur le corps matière, d’avant le sujet. J’ai eu envie de creuser ce corps matière et de faire une recherche autour du visage, du portrait avec ce que cela contient : le sujet, et l’adresse à l’autre.
Dans Portraits intérieurs, comme chez Bacon, les corps subissent des situations à la limite du possible qui semblent néanmoins naturelles.
Comment as-tu partagé ce travail autour du corps avec Anne Journo ?
Plutôt qu’une écriture chorégraphique, j’ai proposé à Anne des axes de travail et des outils afin qu’elle « incorpore » la démarche. J’ai cherché comment lui permettre de développer une attention à partir d’un endroit particulier du corps. Cette concentration intérieure est un « décollement » par rapport à la perception.
Être présent à ce qui arrive simultanément dans deux lieux du corps. Alors, le corps devient support d’une écriture qui va au-delà de la forme.
La présence d'un musicien sur scène est une constante dans ton travail. En quoi cette présence "live" t'est indispensable ?
Quand je réfléchis à un projet, je conçois une équipe de création avec un musicien. Je souhaite que la tension et l’attention sur scène se construisent ensemble avec le public.
Sur le plateau Pierre Fruchard est extrêmement présent et en même temps très discret.Cette présence, c’est quelque chose que tu as voulu ? Avais-tu des attentes, précises?
La présence, la discrétion, ça c’est vraiment Pierre…
En amont du travail de répétitions, nous avons longuement échangé sur ce qui nous intéressait, notre relation au bruit, au son, à la mélodie.
Ensuite, Pierre a tout composé sur le plateau. La musique et la chorégraphie se sont écrites en même temps.
Une autre présence discrète vous accompagne : les lumières de Sylvie Garot ne se contentent pas d'éclairer le plateau, elles rappellent à l'évidence les couleurs de Bacon et se font vivantes. Comment se réussit une telle “alchimie” ?
Sylvie est venue assister à des répétitions. Nous avons parlé de la structure et des matières de la pièce. Elle m’a proposé de travailler sur la vibration des couleurs et s’est beaucoup appuyée sur l’univers de Bacon. Les lumières contribuent à l’écriture du temps et du rythme de Portraits Intérieurs au même titre que la chorégraphie et la musique.
Alors qu'il y a une tension qui capte le spectateur tout au long de la pièce, pourquoi as-tu choisi de terminer par ces quelques minutes très jubilatoires, presque libératoires ?
J’avais envie que Portraits Intérieurs se finisse sur cette chose qui est au creux de la vie : la joie. Je citerai Deleuze « La joie qu’est-ce que c’est ? J’entre un peu dans la couleur »
La compagnie Les Décisifs implantée en Champagne Ardenne est en résidence au Nouveau Relax à Chaumont où tu as créé Portraits Intérieurs.
En quoi la résidence à l'échangeur ou le laboratoire auquel tu as participé à Kinshasa nourrissent ton parcours de compagnie ?
Ancrer la compagnie dans une région correspond à un désir de comprendre un territoire, d’y prendre part, d’être en proximité avec ses habitants.
Ensuite, il y a toujours la nécessité d’ouvrir, de questionner autrement pour ne pas être prise dans les cadres.
Le prochain projet de la compagnie a pour point de départ des photos que j’ai prises à New-York ; des photos de mains dans la rue. Invitée à enseigner à Hanoï, j’ai photographié une nouvelle série de mains. J’ai continué ce travail au gré de mes déplacements à l’étranger à Kinshasa, au Japon, au Mexique.
Tu devines beaucoup de choses à partir de ces photos : tu vois les signes, les peaux, les vêtements, les relations de personnes dans la rue.
Des projets qui m’ont fait voyager, un regard que j’ai posé, et une expérience que j’intègre dans le projet de compagnie : voilà comment est née l’idée de la prochaine création (H)AND(S) qui aura deux formats, une installation et une forme pour le plateau.
Avril 2007, entretien avec Christophe Marquis directeur de l'échangeur- scène conventionnée de Fère-en-Tardenois (Picardie)

